Berto : Villeray a (enfin) son osteria par Riccardo Bertolino

Il y a des restaurants qu’on attend quelques mois. Berto, on l’attendait depuis 2018. C’est l’année où Riccardo Bertolino (chef exécutif de la Maison Boulud de 2012 à 2020, formé chez Daniel Boulud de 2008 à 2025) et sa femme Isabel Bordeleau (sommelière à la Maison Boulud, puis au Pullman, puis enseignante en sommellerie à l’ITHQ pendant sept ans) ont commencé à en parler sérieusement. Ouvrir leur place. Pas un autre restaurant gastronomique français de centre-ville. Quelque chose de plus humble, qui leur ressemble. Une osteria.

Huit ans plus tard, le 21 mai 2026, Berto a ouvert ses portes au coin de Castelnau, dans Villeray. Et soyons clairs d’entrée de jeu : ça valait l’attente.

Un projet de vie, pas un projet de restaurateur

Riccardo travaille en cuisine depuis l’âge de 13 ans. Quand on demande pourquoi ouvrir maintenant, la réponse d’Isabel désarme par sa simplicité : « Riccardo ne peut pas faire autre chose. C’est tout ce qu’il sait faire. » Mais si bien. Berto, c’est son projet de vie.

Le nom, Berto, c’est son surnom en Italie. Court, simple, facile pour les Québécois. Pas de storytelling forcé. Pas de manifeste. Juste un prénom familier sur une devanture.

Le quartier d’abord, le concept ensuite

Voici ce qui distingue Berto de presque tous les restaurants qui ouvrent à Montréal : Riccardo et Isabel n’avaient pas de concept prédéfini. Ils cherchaient un local depuis longtemps, sans idée fixe. Un soir, après un repas dans le coin, ils prennent une marche dans un quartier qu’ils ne connaissaient pas vraiment. Petites lumières à l’extérieur, un coin de rue qui respire, une énergie. Le local, celui du Bistro L’Enchanteur qui a opéré 27 ans au même endroit, est devenu disponible.

C’est là que tout s’est inversé. Plutôt que d’arriver avec un concept en main et de chercher un quartier pour l’accueillir, ils ont laissé le quartier dicter la suite. « On a pris le temps de s’imprégner des lieux. On s’est inspirés du coin pour décider ce qu’on voulait faire. » Centre-ville? Trop formel pour ce qu’inspirait Castelnau. Villeray appelait quelque chose de plus chaleureux, de plus partagé, de moins protocolaire. Une osteria, finalement. Pas par défaut : par évidence.

C’est rare. La plupart des chefs arrivent avec leur vision et imposent leur restaurant à un quartier. Riccardo et Isabel ont fait l’inverse, et ça se sent dans chaque détail de la place.

Une cuisine de chef sans la pose du chef

70 places en salle, 11 au bar, 12 dans un salon privé, et une vingtaine en terrasse. Banquettes sur mesure, espacement entre les tables emprunté à la grande gastronomie, lumière travaillée. Le décor surprend dès qu’on ouvre la porte. C’est élégant, bien fait, signé Mise à jour studio. C’est calme. On se sent bien, on s’entend parler.

Le menu, qui changera au gré des saisons, tient sur deux pages typographiées proprement. Quatre sections, sans chichis : lèche-doigts, entrées, tour de main (les pâtes, évidemment), plats. C’est la grammaire de l’osteria italienne, mais lue par quelqu’un qui a passé 20 ans dans la haute cuisine française. L’adresse fait maintenant partie des meilleurs restaurants italiens de Montréal et propose parmi les meilleures pâtes de Montréal.

Le Vitello Tonnato (carpaccio de veau de lait rôti, salsa tonnata, anchois) est parmi les plats signature, et c’est probablement un des meilleurs en ville. Un peu de chez moi (prosciutto di Parma, cunza, gnocco fritto, tigelle, stracchino) est exactement ce que le nom promet : une assiette de l’Émilie-Romagne, sans traduction. Le plat chouchou est les Stracci alla Finanziera avec ragoût blanc, maïtaké, foie de pintade et ris de veau. C’est la cuisine de chef qui se cache dans un plat de pâtes : il faut y goûter pour comprendre.

Grand coup de cœur aussi pour les Tortelli verdi à la ricotta di bufala et parmigiano reggiano 24 mois, et les pétoncles des Îles, asperges blanches, speck, beurre noir. Les prix sont honnêtes pour ce niveau d’exécution : on est dans le territoire d’un bon resto de quartier, pas d’un gastronomique du centre-ville. C’est exactement le pari : prendre la rigueur de Boulud et l’amener au coin de la rue.

Une carte des vins qui allume une conversation

Isabel Bordeleau a enseigné la sommellerie pendant sept ans. Sa carte n’a rien de dogmatique. « Pas de chapelle. Plus petits producteurs, moins interventionnistes, mais avant tout : est-ce que c’est bon ? » La carte est ouverte sur le monde : italienne d’abord, oui, mais avec de beaux vins de partout. C’est une carte qui démarre une conversation plutôt qu’une qui impose une posture.

Côté bar, Connor Scott signe les cocktails (maison et classiques) et une trame italienne qui joue avec les amers, l’americano, et des créations sans alcool qui ne sont pas des consolations. Les cocktails et mocktails sont franchement remarquables.

La Batteria : six fûts qui font de Berto une adresse mondiale

Ici, il faut s’arrêter. Berto abrite la 3e batteria d’aceto balsamico tradizionale en Amérique du Nord, toutes catégories confondues. La seule au Canada. Six fûts de balsamique pur, transférés par bateau depuis Modène, installés sous une arche sur mesure dans le restaurant. Le producteur, Andrea Bezzecchi (l’un des plus grands en Italie), viendra chaque année faire la passation : décanter du plus jeune au plus vieux, pour que chaque millésime vieillisse d’un an.

Pour ceux qui ne sont pas familiers : l’aceto balsamico tradizionale di Modena, c’est l’inverse du « balsamique » industriel qu’on trouve en épicerie. C’est un produit vivant, fermenté, vieilli minimum 12 ans (souvent 25, parfois 50+) dans une série de fûts de bois successifs. Il se compte à la goutte. Il vaut littéralement son pesant d’or.

« Tu ne peux pas contourner le processus. La seule façon de faire du grand balsamique, c’est le temps. Pas de rush. Les bonnes choses prennent du temps. » Riccardo le dit pour le balsamique, mais c’est aussi la phrase qui résume Berto. Huit ans d’attente. 20 ans de cuisine française avant l’osteria. Un produit centenaire pour démarrer un restaurant qui veut durer.

Faut-il y aller ?

Oui. On vous conseille fortement.

Berto aurait pu viser le Michelin. Riccardo a la technique, le CV, le réseau, et Isabel a la cave. Ils ont choisi autre chose : un restaurant de quartier ambitieux, où on partage une table, où la cuisine est sérieuse mais l’accueil sans prétention et généreux. « Plaire et être aimé par le quartier », c’est littéralement ce qu’Isabel répond quand on lui demande ce qui l’excite le plus.

C’est ce qu’il manquait à Villeray. C’est ce qu’il manquait à Montréal : le retour de Riccardo et Isabel.

Les bonnes choses prennent du temps, dit Riccardo à propos du balsamique. C’est aussi vrai pour les restaurants qui comptent. Berto vient de commencer son vieillissement. On a hâte de voir ce qu’il sera dans dix ans, mais en attendant, allez-y maintenant.


Photographié par Alison Slattery





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