Maria-José et Zoya De Frias : fêter la vie par la cuisine
Il y a des duos qui fonctionnent parce qu’ils se ressemblent, et d’autres parce qu’ils se complètent. Maria-José de Frias et sa fille Zoya de Frias appartiennent à la deuxième catégorie. « Moi je suis une artiste, elle est mathématicienne », résume Maria-José en riant. À elles deux, elles portent Le Virunga, un restaurant panafricain niché sur la rue Rachel Est dans le Plateau-Mont-Royal, mais surtout une histoire de résilience, de transmission et de fêtes spontanées autour de la table.
De Kinshasa à Bruxelles
L’histoire commence à Kinshasa, en République démocratique du Congo. Maria-José y grandit entre un père portugais et une mère congolaise, dans une vie confortable que la guerre civile de 1991 viendra fracasser. Comme des centaines de milliers de Congolais, elle fuit le pays avec ses deux jeunes enfants. Ce qui devait être un séjour temporaire en Belgique se transforme en exil prolongé lorsque le retour devient trop dangereux.
À Bruxelles, Maria-José se réinvente en styliste designer. Mais c’est dans la cuisine — celle de son enfance congolaise, celle des grands rassemblements familiaux — que son cœur bat le plus fort. « On a toujours aimé bien manger, et surtout partager », dit-elle. « Parfois, de manière spontanée à la maison, on se disait “aujourd’hui, on fête la vie!”. On s’appelle, on se rassemble et on se fait une bonne bouffe. Pour aucune occasion spéciale, juste pour s’asseoir ensemble et partager un bon repas. »
Zoya, elle, grandit dans ce métissage. Née à Kinshasa d’une mère congolaise-portugaise et d’un père indien — troisième génération de Congolais d’origine gujarati, et aussi canadien — elle incarne dès l’enfance une identité rare. Ses souvenirs de petite fille sont sensoriels : le pondu sur le feu qu’il ne fallait pas toucher, les longues préparations, les montagnes de beignets, de plantains, de fufu et de grillades. « J’ai toujours aimé manger », lance-t-elle simplement. « Quand j’étais petite, mon moment préféré a toujours été d’aller au restaurant. » En quelques mots : l’abondance, les saveurs, les parfums.
Montréal : un nouveau départ spontané
C’est Zoya qui pousse la famille de Frias vers le Canada, curieuse de découvrir une autre partie de ses racines du côté paternel. « Au départ, je ne voulais pas m’installer ici, parce qu’il faisait trop froid! » lance Maria-José en riant. Mais Montréal l’accueille autrement que l’Europe ne l’avait fait. « En Europe, j’avais voulu faire mes études en cuisine, et on m’a refusé parce que j’avais au-dessus de 40 ans. Ici, il n’y a pas eu d’hésitation, tout le monde a droit à l’éducation. »
Elle s’inscrit au collège LaSalle et formalise enfin une passion portée depuis toujours. « L’accueil que j’ai reçu de la communauté ici a été extraordinaire. Tout le monde a été généreux. Et je me suis demandée ce que je pourrais faire pour redonner et montrer ma reconnaissance. Alors j’ai décidé de partager ma culture. »
De son côté, Zoya emprunte un chemin très différent. Studieuse et disciplinée, elle complète un double baccalauréat en mathématiques, statistiques et informatique à l’Université Concordia en 2015. Elle décroche un poste d’analyste, mais s’aperçoit très rapidement que ce n’est pas sa voie. « La vraie vie m’a démoralisée rapidement. J’avais fait le tour après 3 mois sur le marché du travail. » Zoya n’avait jamais mis les pieds en restauration, et ne se doutait pas du tout qu’elle en ferait une carrière.
Quand on leur demande à quel moment elles ont commencé à imaginer ouvrir un restaurant ensemble, elles lancent en même temps : « Jamais! », en riant.
Et pourtant… En juin 2016, Le Virunga ouvre ses portes sur Rachel Est. Le nom est un hommage au Parc National des Virunga, dans l’est de la RDC, un lieu d’une beauté sauvage, célèbre pour ses volcans et ses gorilles de montagne, qui symbolise toute la richesse du continent africain.
Mère et fille, un duo puissant
Travailler ensemble au quotidien, c’est aussi apprendre à se voir autrement. Pour Maria-José, le défi a d’abord été de faire confiance à sa fille en tant que partenaire d’affaires. « Depuis l’ouverture du restaurant, je vois ma fille grandir, évoluer et devenir une femme. Et j’ai appris à la respecter en tant que femme, je ne la vois plus comme un enfant, même si dans mon cœur de mère ce sera toujours ma petite fille. Mais ici, c’est mon petit patron! Elle bosse dur, et j’admire ça. Et je suis bénie de la voir s’épanouir au quotidien en travaillant avec elle. Travailler ensemble, ça ne fait que nourrir le respect que j’ai pour elle. »
Zoya rend la pareille : « Son éthique de travail est contagieuse. Je savais déjà qu’elle travaillait fort, mais de le voir de mes propres yeux au quotidien, ça me motive à faire pareil et à moi aussi être vaillante. Quand je la vois travailler jusqu’à 4 h du matin, couper sa viande… Je réalise tout le travail que ça prend. »
Maria-José règne sur la cuisine, Zoya sur la salle et les affaires. Elles se complètent là-dedans : l’artiste et la mathématicienne, le cœur et la structure.
Une cuisine d’amour et de partage
« Ce que je fais au Virunga, ça représente mon enfance. Et je partage ça à la communauté qui m’a accueillie ici à bras ouverts », explique Maria-José. Le pondu, le poulet à l’arachide, le moussaka — autant de plats qui la ramènent à Kinshasa. « Le pondu, ça ne se mange pas seul, c’est un plat rassembleur qui remplit les tables. »
Sa cuisine est panafricaine au sens large, puisant dans les traditions culinaires de la RDC, du Cameroun, du Bénin, de la Tanzanie et de l’Afrique du Sud, tout en embrassant les produits du Québec : canard de Marieville, pintade, truite, champignons. Les plats mijotent lentement, les épices se superposent en couches subtiles, et l’héritage multiculturel de la famille — congolais, portugais, indien — se glisse dans chaque assiette.
« J’ai grandi en me faisant dire “si tu ne goûtes pas, tu ne peux pas dire que tu n’aimes pas ça” et j’ai transmis la même chose à mes enfants. Alors partout où on va, la première chose qu’on se dit c’est “où on va manger?”. Nos voyages tournent autour de la table », raconte Maria-José. « On apprend culturellement à travers la cuisine. »
Zoya, elle, a constitué une carte des vins composée exclusivement de bouteilles d’Afrique du Sud — un pari audacieux dans un marché québécois où l’importation privée africaine reste limitée. Pourtant, elle déniche du classique, du bio et même du nature. « Le Virunga, c’est une cuisine d’amour et de partage », résume Maria-José.
« Mais tu n’es même pas africaine! »
Le parcours n’a pas été sans obstacles pour les de Frias. Quand on leur demande leur plus grand défi en tant qu’entrepreneures, la réponse coupe le souffle.
« En tant qu’entrepreneure issue de la diversité, mon plus grand défi a été d’être jugée pour mon travail et pas d’où je viens », confie Zoya. « Quand on a ouvert, tellement de gens me disaient “mais tu n’es même pas africaine!” » Sans même poser de questions, un geste agressif et rempli de préjugés. « Les gens assumaient que je ne suis pas africaine en raison de la couleur de ma peau. Mais qu’est-ce que c’est réellement, être africaine? Alors le plus gros défi fût d’expliquer la diversité raciale aux gens. Ils remettaient en question l’authenticité de notre cuisine parce que je n’ai pas l’air congolaise. Mais il y a beaucoup de diversité chez nous aussi. »
Maria-José renchérit : « On ne nous donnait pas le droit d’être d’une couleur différente, parce que pour ces gens, l’Afrique est un continent noir. Mais en vérité, il y a énormément de diversité. » En raison de ces préjugés, le duo a eu l’impression de devoir travailler deux fois plus fort pour avoir autant de reconnaissance que les autres. « Il y a beaucoup de clichés par rapport à notre cuisine. Nous, on brise les barrières et on initie les gens à ce qu’elle est réellement », affirme Maria-José.
De la reconnaissance au rayonnement
Le travail a porté fruit. Dès 2017, Le Virunga est sélectionné pour le service traiteur lors des célébrations du 375e anniversaire de Montréal. Zoya est invitée à participer au festival Montréal en Lumière, parmi seulement 50 restaurants en vedette. Le duo mère-fille a aussi participé à l’événement Soundbites du Centre PHI. Et aujourd’hui, Le Virunga figure dans le Guide Michelin — une reconnaissance qui témoigne du chemin parcouru depuis ce petit bistro ouvert avec beaucoup de courage et peu de moyens.
Mais la plus belle victoire est peut-être ailleurs. Dans une salle intimiste aux nappes colorées, à la lumière tamisée des bougies, Maria-José et Zoya de Frias ont transformé les épreuves d’un parcours migratoire en un acte de partage. D’une mère à sa fille, d’un continent à un autre, d’une culture à ceux qui veulent la découvrir.
Et quand la vie est belle, chez les De Frias, on ne cherche pas d’occasion spéciale. On fête la vie, tout simplement.
Écrit par Valérie Boutet