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Tri Du : le plus grand “petit homme” de Montréal !

Mis à jour le 5 avril 2021
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Tri Du : le plus grand “petit homme” de Montréal !

Tri Du est connu des Québécoises et des Québécois pour son apparition ultra célèbre à l’émission Des kiwis et des hommes sur la palourde royale. Il est aussi connu des Montréalaises et des Montréalais pour son restaurant Tri Express et Le Petit Tri. Avec un parcours totalement atypique, une personnalité débridée et un cœur aussi gros que ses ambitions, ce Vietnamien immigré est un personnage à découvrir.  

Tri Du est né au Vietnam, à Quy Nhon en 1959 dans une famille très pauvre. Son père était pêcheur et ses parents ont eu 13 enfants — dont Tri est le 10e (!) À 7 ans déjà, Tri doit quitter l’école pour aider à gagner des sous pour la famille : il apprend la pêche, au  filet, en mer, à la rivière, n’importe où. Le produit des pêches de la famille est vendu en fin de journée et la famille mange le reste.

En 1979, à 20 ans, le gouvernement communiste du Vietnam demande aux hommes de s’inscrire dans l’armée pour combattre le Cambodge. Tri et quatre de ses amis prennent un bateau et s’enfuient du pays (!) « On ne savait pas où on allait ; pendant trois jours et trois nuits, on était sur le bateau et puis trois jours et trois nuits plus tard, on est arrivés aux Philippines ». Un bateau de marins de l’armée des Philippines les aperçoit, les fait monter à bord, lance une bombe dans le bateau qui les avait amenés jusque là et les amène dans un petit village de réfugiés jusqu’à ce que les choses se calment. Tri reste dans ce petit village pendant quelques mois et vit dans des conditions extrêmes ; il doit pêcher sa nourriture, essayer de se construire une maison, n’a ni électricité ni eau courante. Beaucoup de réfugiés développent des problèmes de peau. Et puis, un jour, les réfugiés reçoivent l’approbation de l’inscription à l’émigration.

Tri souhaite retourner à l’école et on lui suggère de changer son âge (21 ans) pour indiquer 16 ans pour être adopté par une famille (!) « On choisissait la destination avec des photos seulement; tout le monde voulait aller aux États-Unis alors tout le monde s’est inscrit aux États-Unis ». Les quatre amis de Tri y  sont acceptés, mais lui est accepté au Canada par une famille de Toronto. Tri n’a jamais vu la neige et les photos du Canada ne montrent que le froid, il n’a aucune envie d’y aller : « J’en avais les oreilles qui me tombaient ! J’ai voulu  rester aux Philippines, mais ils m’ont prévenu que je pourrais rester là des années. J’ai donc accepté le Canada et finalement c’est une famille de Normandin au Lac St-Jean qui m’a adopté ».

À 21 ans, un Tri qui ne parle ni le français ni l’anglais (qui devait en avoir 16 sur papier) débarque à Montréal pour rencontrer sa nouvelle famille venue le chercher. « Quand je suis arrivé, je n’en revenais pas combien Montréal était une belle ville ! Ce n’était pas du tout comme sur les photos. » 

La famille très généreuse dans laquelle il atterrit a également adopté un jeune haïtien prénommé Serge. « Je n’avais jamais vu de neige, mais je n’avais jamais vu de personne noire non plus ! Lui et moi devions dormir dans le même lit dès la première nuit. Quand il s’est endormi, j’ai voulu observer sa peau de plus près pour voir comment c’était. C’était un moment magique. On est vite devenus amis. Lui comprenait mon langage des signes et on travaillait ensemble sur la ferme en même temps que j’apprenais le français ». Un an passe et Tri rêve toujours de Montréal. Il garde en mémoire les lumières de Montréal et se dit qu’à cet endroit il pourrait trouver un travail qui lui permettrait d’aider financièrement sa famille restée au Vietnam. Il quitte donc pour la grande ville sans prévenir la famille, sans un sou, ni contact. 

À son arrivée, il fait une multitude de tâches : rien ne lui fait peur. Il se propose comme homme de ménage dans plusieurs restaurants dont la Croissanterie où il entre en 1984 pour laver le plancher. « Ça me faisait très plaisir. J’observais le chef pâtissier faire les génoises au chocolat et tous les autres produits. Je prenais en note pendant la journée les recettes et le soir je revenais et les inscrivais dans un calepin. Un jour, le chef est tombé malade et j’ai proposé de faire les recettes. On m’a donné ma chance et j’ai commencé à faire des pâtisseries ! »

Le propriétaire de la Croissanterie voulait ouvrir un restaurant de sushis. « On est en 1986 et les restaurants de sushis sont très rares. Les chefs japonais sont aussi rares et ils coûtent très cher ». Le propriétaire ouvre le Sushi bar et demande à Tri d’apprendre avec les chefs japonais qui retourneront pour la plupart au Japon. Tri travaille avec de jeunes japonais dont Junichi Ikematsu qui deviendra grand chef au Juni et Shinji, futur chef à la barre du restaurant Takara aux Cours Mont-Royal. 

« Dans ce temps-là j’étais très flyé ! (Rires) J’avais les cheveux colorés avec je les séchais en forme de queue d’ananas sur la tête; je faisais la fête toute la nuit et j’allais travailler le matin ». Pourquoi ? « Je suis un tout petit homme ! Je voulais que les gens me regardent ! J’avais des couleurs sur la tête, je portais parfois des vêtements de femmes.». C’est pourtant là qu’il  rencontre sa femme. Au Passeport. « Je l’ai approchée en lui disant que j’aimais beaucoup la façon dont elle dansait, mais elle ne voulait rien savoir de moi au début. Finalement, elle a accepté de me revoir et on est allés manger les sushis que je faisais et on a tout de suite commencé à sortir ensemble — à condition que j’arrête de me teindre les cheveux ! ». 

Lorsque le Sushi Bar ferme, Tri rencontre un italien qui souhaite ouvrir un restaurant italien et sushi, Monsieur Moreno qui a également le Latini. À cette période, Tri est déjà papa une fois et sa femme est enceinte de leur deuxième enfant. Tri ouvre donc L’Altro et y reste environ quatre ans. Tri rencontre par la suite les propriétaires du Primadonna et ces derniers lui demandent de les aider à ouvrir l’établissement. Il accepte et relève le défi avec brio puisque ce fut un succès fou dès son ouverture ! Il rencontre alors le propriétaire du Kaizen et celui-ci lui propose de venir travailler pour lui. Après de longues négociations, Tri quitte le groupe du Primadonna et va travailler au Kaizen. Au Kaizen, il a carte blanche et il transforme, invente, crée une foule de plats exceptionnels avec sa personnalité débridée et unique. Il y crée entre autres le Dragon eye, la pizza sushi, les sushis dans une feuille de  riz et plusieurs autres spécialités qui seront adoptées par de nombreux restaurants de sushis par la suite. « Je voulais bien faire, mais surtout faire quelque chose de différent. J’ai vite compris que mon secret était dans les sauces et je me suis beaucoup amusé à créer des sauces et mélanges uniques ». 

Tri reste plus ou moins huit ans, de 1947 en mai 2005, au Kaizen (!) Et puis, il se fatigue de la gestion du personnel et de la gestion d’un si grand restaurant. Il rêve d’ouvrir son petit restaurant. « Je pensais toujours à mon rêve de liberté. De pouvoir fermer quand je veux, travailler moins de 12 heures par jour, voir plus ma famille ». Il finit par quitter le Kaizen et ouvre le Tri Express sur l’avenue Laurier. « Tout ce que je voulais, je pouvais le faire, c’était merveilleux. Quand j’ai ouvert j’étais seul et je ne pensais vraiment pas que ce serait aussi occupé. Je ne pensais pas que les gens aimeraient tant mes sushis. Au début, on a eu trois tables et 12 chaises ». 

En parallèle, Tri investit ses économies en immobilier. Il aime particulièrement les vieux immeubles et les rénover en conservant leur cachet.

Dès les premières années son fils Thierry grandit et prend goût à la restauration. Avec lui, il ouvre le P’tit Tri en 2019. Il apprend tout à son fils : ses sauces secrètes, la gestion d’un restaurant, le service à la clientèle et Thierry excelle. Aujourd’hui, Tri est à la retraite et laisse son fils reprendre les deux restaurants. Il demeure l' »Éminence grise ».

Parti à 20 ans d’une famille vietnamienne de 13 enfants et fils d’un père pêcheur, immigrer au Québec sans parler le français, sans aucun  contact ni aucun argent. Réussir à travailler partout, créer un grand réseau de contacts, gagner de l’argent, apprendre à investir, établir une clientèle fidèle au fil des années grâce à des recettes originales et délicieuses… Tri Du est un exemple exceptionnel de résilience et d’éthique de travail. Sans relâche,  cet homme aura tout donné pour construire quelque chose de grand pour lui et sa famille. Pour nous, c’est le plus grand petit homme de Montréal. 

© Photo Alison Slattery — Instagram

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