Anna Maria Vinci : le goût de la Sardaigne à Montréal

Quand elle était jeune, Anna Maria Vinci pouvait sentir l’odeur du pain que cuisinait sa mère depuis le coin de la rue où les enfants Vinci descendaient de l’autobus. L’odeur les guidait jusqu’à la porte. À l’intérieur, leur mère avait commencé à quatre heures du matin. Le café Moka bouillonnait sur le poêle. Les nappes étaient étendues sur les lits, prêtes à recevoir des centaines de raviolis faits à la main. Entre ces quatre murs de Limoilou, la Sardaigne n’était jamais bien loin.

Deux cultures en symbiose

Ses deux parents sont nés en Sardaigne. Son père à Sorradile, un village dans les terres, avant de partir travailler dans les mines de Belgique, de France, puis d’Abitibi. De là, il a écrit à ses sœurs : il était enfin prêt à rencontrer la femme de sa vie. Quand on dit que la vie fait bien les choses, c’est vrai. Il y a des gens qui sont destinés à se rencontrer, et la vie est déterminée à ce que ça se réalise. En face d’où il a grandi en Sardaigne, il y avait une jeune femme. Amie de ses sœurs. Qu’il ne connaissait pas, mais qui, selon les dires, lui plairait bien. Des échanges se sont faits pour organiser la rencontre. La mère d’Anna Maria a traversé l’Atlantique pour le rejoindre — douze jours de mer à se vider le corps par-dessus bord. Neuf mois plus tard, Anna Maria arrivait au monde. L’amour traverse toutes les frontières!

« Je suis une fille de Limoilou. Vintage 1961. Ça ne me dérange pas de dire mon âge. » Anna Maria a grandi entre deux mondes. D’un côté, le bungalow québécois. De l’autre, un père qui faisait son vin, son fromage, qui tuait un agneau à la maison avant Pâques — pas juste pour la famille, pour les amis aussi. Un jardin potager immense, planté en façade, entouré d’une clôture à poules, parce qu’il y avait plus d’espace en avant. « Plus jeune, j’ai été confrontée entre la fierté de mes racines italiennes et la honte qu’on n’était pas comme les autres enfants du village. » Cette honte-là, elle l’a portée un temps. Puis elle l’a laissée tomber, comme un manteau trop lourd. Aujourd’hui, Anna Maria affiche fièrement ses racines sardes, mais elle porte aussi en elle un grand amour pour le Québec. 

Pour elle, ils ont quelque chose de très similaire, bien que ce soit deux endroits complètement différents. La Sardaigne et le Québec partagent le même élan — des chefs passionnés, des gens qui se tournent de plus en plus vers leur terroir, qui cherchent à manger ce qui pousse près de chez eux, à redonner ses lettres de noblesse à ce qui a toujours été là. Pour Anna Maria, ces similitudes sont réconfortantes. Comme si elle n’avait jamais eu à choisir entre ses deux terres, parce qu’au fond, elles veulent la même chose.

Le tablier après l’uniforme

Pendant plus de trente ans, Anna Maria a été agente de bord — puis cheffe agente de bord — chez Air Inuit, sur les vols dédiés à Hydro-Québec. Le 31 décembre 2021, elle a raccroché ses ailes. « J’ai troqué mon uniforme d’agente de bord pour un tablier. »

C’est dit un peu à la blague, mais c’est le résumé d’une vie qui bascule. Parce qu’entre-temps, quelque chose avait germé. Sa mère, atteinte d’une maladie cognitive, déclinait. Et Anna Maria a senti l’urgence monter. « Ça m’a donné un coup de pied : écoute, avant que ta mère s’en aille, il est temps d’écrire ton livre de recettes. » Pas un livre de papier — un livre dans le cœur, dans les mains, qu’elle a commencé à étaler sur Instagram en refaisant un à un les gestes de sa mère.

Sa mère est partie en 2022. Mais elle a eu le temps de voir. Et de dire cette phrase qu’Anna Maria garde comme un trésor : « Si on m’avait dit que quelqu’un allait faire à manger comme toi, je ne l’aurais jamais cru. »

Parce que jeune, Anna Maria, en cuisine, c’était pas son truc. Sa mère gardait le contrôle. C’est elle qui mélangeait la farce des raviolis. Les enfants, eux, tournaient la manivelle de la machine à pâtes et déposaient les petits carrés sur le lit — oui, sur le lit, parce qu’on recevait quatre-vingts personnes dans un bungalow des années 60 et qu’il fallait bien trouver de l’espace quelque part. Et en vieillissant, il y a eu le passage du flambeau — puis c’est maintenant Anna Maria qui cuisine pour de grandes tablées.

Le chant des sirènes

Quand on lui demande ce que la Sardaigne représente, Anna Maria ne théorise pas. Elle le sent. « C’est comme le chant des sirènes pour les marins. Tu l’entends tout le temps. Quand je reviens de la Sardaigne, j’ai les blues. J’ai les blues et je dois y retourner. »

Enfant, l’île c’était les vacances. Les plages d’Alghero, les cousines, la discothèque. Aujourd’hui, c’est la connexion avec la terre qu’elle cherche. Les villages où l’on parle encore le dialecte sarde. Les bergers. « Mon bruit préféré, c’est les clochettes des chèvres dans les pâturages. » Une île autosuffisante, qui a conservé des traditions millénaires, des fêtes néolithiques devenues chrétiennes. « Il y a toujours une bonne raison de fêter en Sardaigne. »

Et puis il y a les signes. Après le décès de sa mère, en retournant là-bas, Anna Maria a commencé à comprendre des choses qu’elle n’avait jamais vues. Les nappes que sa mère rapportait de chaque voyage, les motifs qu’elle choisissait — tout ça renvoyait à des symboles sardes anciens. « Ça revenait toujours au même pattern. Je l’ai compris tard. » Comme si sa mère avait semé des indices toute sa vie, et que la Sardaigne lui soufflait enfin les réponses. À son tour, elle reproduit ces mêmes gestes, ces mêmes hommages aux traditions sardes.

Former le pastaiolo le plus populaire de Montréal

L’histoire d’Anna Maria, c’est aussi le début de celle de Luca. Le fils de sa sœur, qui a grandi le nez collé à la cuisine de sa grand-mère pendant que sa mère tenait un salon de coiffure au sous-sol de la maison familiale. Des années plus tard, il a lui aussi quitté Québec et il est débarqué chez Anna Maria à Montréal — pas pour cuisiner, mais pour suivre un cours d’inspecteur en bâtiment. À ce moment, personne ne se doutait qu’en 2025, Luca ouvrirait l’un des restaurants les plus prisés de la métropole.

Pendant la pandémie, le duo tante-neveu s’est mis à cuisiner ensemble. À regarder des vidéos de Léo Baldassare. Luca a commencé à faire des pop-ups. Anna Maria l’a aidé à parfaire ses pâtes. Lui penchait vers la cuisine du Nord, elle restait ancrée dans le sarde — et de cette complicité-là est né quelque chose de plus grand que la somme de ses parties. « Lui, il fait ses affaires, moi je fais les miennes. On se consulte. On met nos points en commun quand c’est nécessaire. »

Ce qu’elle a voulu lui transmettre dépasse la technique. « Le respect des traditions. Le respect de ne pas gaspiller — en Sardaigne, tout se recycle. Tout, tout, tout. Cuisiner par passion, pas par obligation. Et la famille. Ta famille, c’est ton premier client. »

Le voir réussir avec Pasta Pooks la touche profondément. « Ça veut dire qu’à quelque part, ce que la famille lui a transmis, ça se concrétise. » Elle cherche ses mots, puis les trouve : « Ça me touche. Ça m’émeut. Ça me rend fière. Nommez tous les synonymes. » Et c’est réciproque. Quand on parle d’Anna Maria à Luca, il admet humblement : « Rien de tout ça ne serait possible sans elle. » En 2025, Pasta Pooks a été élu 9e meilleur nouveau restaurant par Air Canada (!).

Giajà

En sarde, giajà veut dire grand-mère. Anna Maria : c’est la matriarche, celle qui nourrit, celle qui garde la mémoire, celle qui transmet. Chez Pasta Pooks, Luca l’appelle son « dictionnaire de la bouffe » et son arme secrète. C’est elle qu’il appelle quand une recette résiste, elle qui l’aide à préparer les pipiriolos — ces pâtes tubulaires extraites à la main, typiques de Montresta, le village même où sa mère est née. Luca ne s’en cache pas : « Sans elle, rien ne serait possible. »

Mais Giajà, c’est aussi sa propre histoire. Tout a commencé en 2017, quand Anna Maria et son conjoint se sont inscrits au Défi Pierre Lavoie sans avoir le budget. Alors, elle a fait des pâtes, les a vendues à ses collègues. La demande a explosé. « On a passé des nuits debout à faire des pâtes. » Ce qui devait être un coup d’un soir est devenu une vocation.

En 2023, en renouant avec l’Association des Sardes du Québec, les choses ont pris une autre ampleur. On lui a proposé d’organiser un grand souper sarde — plus de quatre-vingts personnes, huit à dix services, orchestré par elle seule. « Je n’avais jamais vraiment travaillé dans une cuisine avec des chefs. » Mais elle a dit oui. Parce qu’Anna Maria dit toujours oui aux nouveaux défis.

Aujourd’hui, Giajà, c’est son entreprise de pâtes artisanales, et c’est aussi un kiosque de pâtes fraîches chaque vendredi d’été à Beaconsfield — son bébé, son troisième été cette année. C’est des ateliers de cuisine sarde où elle partage autant la culture que les recettes. C’est des soupers privés, des événements à l’École des métiers de la restauration du Québec, des clients qui la trouvent par bouche-à-oreille jusque dans le milieu artistique montréalais. « Les gens sont curieux. Les gens veulent goûter, les gens veulent essayer. »

Et derrière tout ça, il y a les cours qu’elle continue de suivre à distance avec une pastaia en Sardaigne, les maestras qu’elle va rencontrer sur place chaque année. Anna Maria se dit autodidacte — mais c’est une autodidacte qui n’a jamais cessé d’apprendre.

Go-go-go!

Au Pasta Pooks, les jeunes l’appellent « go-go ». On comprend pourquoi. « Il faut que je mette mon âge de côté, parce que sinon je vais me dire que ça ne sert à rien de bâtir. Mais je ne veux pas voir la vie comme ça. »

Ce qu’Anna Maria construit, ce n’est pas une entreprise. C’est un pont. Entre la Sardaigne et Montréal. Entre la cuisine de sa mère et celle qu’elle invente. Entre une île qui l’appelle et une vie d’ici qui l’ancre. Chaque fois qu’elle revient de Sardaigne, elle rapporte quelque chose que la balance de l’aéroport ne peut pas mesurer. « Mon chum ne pourra pas me dire que ça pèse plus que 23 kilos — parce que je le porte dans mon cœur. » Un bagage qui n’a pas de prix. 

Anna Maria Vinci est la preuve vivante qu’il n’est jamais trop tard pour suivre ses rêves. Que l’âge ne définit pas nos limites. Qu’une deuxième vie peut commencer même à 60 ans, dans une cuisine, les mains dans la farine, avec pour seul diplôme l’amour d’une mère qui nous a appris à cuisiner. Que la transmission, la vraie — celle qui passe par les gestes, les odeurs, le respect des traditions — est plus forte que n’importe quel livre de recettes. 


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