The French Kitchen : la technique française, les produits canadiens et vingt places dans The Junction
The French Kitchen
-
3054 Dundas Street West Toronto M6P 1Z7
+1 647-969-3054 -
Lundi: Fermé
Mardi: Fermé
Mercredi: Fermé
Jeudi: 5:30 PM – 10:00 PM
Vendredi: 5:30 PM – 10:00 PM
Samedi: 5:30 PM – 10:00 PM
Dimanche: 5:30 PM – 10:00 PM
-
- Restaurant
Derrière une devanture discrète de Dundas Street West, vingt places se remplissent des mois à l’avance pour un chef que les cuisiniers de Toronto vénèrent en silence. Avant chaque service chez The French Kitchen, Didier Leroy désosse ses cailles à la main, un oiseau à la fois, sans machine et sans raccourci, exactement comme il l’a appris il y a plus de cinq décennies. Pas de mise en scène de menu dégustation, pas de mur de bruit : seulement un homme de Picardie qui cuisine comme si la nôtre était la seule table de la salle.
Cinquante-cinq ans de métier, de la Picardie à Dundas West chez The French Kitchen
Leroy est entré en cuisine à 15 ans. Il a passé près de deux décennies à Paris et cinq ans sur les bancs d’école, décrochant tous les diplômes du métier jusqu’à la maîtrise. Le maître qu’il nomme, sans la moindre fausse modestie, c’est Paul Bocuse. Une longue pratique bouddhiste et dix voyages au Japon ont laissé leur empreinte sur sa manière de cuisiner. La France l’a fait chevalier de l’Ordre du mérite agricole, et au Canada, il a cuisiné des années durant pour le consulat français avant d’ouvrir l’Arlington Estate en 2017.
Il est arrivé à Toronto par amour, en suivant une partenaire canadienne, et les premières années ont été rudes : une langue qu’il ne parlait pas, une vraie solitude. Il raconte encore avoir aperçu un monument aux morts depuis le tramway et y avoir trouvé le nom de sa ville natale, parmi les Canadiens tombés en Picardie. Dans cette coïncidence, il a décidé qu’il était chez lui. The French Kitchen, c’est le goût de cette appartenance. « Ce n’est pas une question d’être français », dit-il ; son but, c’est de montrer ce qu’une main française peut faire d’une caille de l’Ontario, d’un doré canadien et d’une pièce de bœuf albertaine.
Vingt places, réservées jusqu’en août, et tout est en français chez The French Kitchen
La salle compte vingt places, et ce chiffre résume toute la philosophie. Les réservations ouvrent deux mois à l’avance, et au moment de notre visite, le carnet était déjà complet jusqu’à la fin de l’été. On réserve en textant Lucie ou via OpenTable, et c’est quelqu’un qui travaille vraiment ici qui répond. Le service se fait en deux assises, et la cuisine préfère vous voir vous attarder à la seconde plutôt que de la précipiter.
Le français va ici plus loin que la carte. Les bons de commande en cuisine sont rédigés entièrement en français, et le personnel qui ne parle pas la langue apprend les mots quand même, les prononce et les transmet le long du passe. « La bouffe est une culture, la langue est une culture », résume l’équipe. La clientèle de The French Kitchen penche vers les francophiles, et la salle est assez intime pour ressembler à un club privé, sans que personne ne cherche à vous en exclure. Le pain et l’eau arrivent d’office, à la manière d’un vieux couvert français, et tout glisse vers un rythme plus lent.
Des sauces montées à partir des arêtes, un gâteau peaufiné depuis quarante ans
Le repas s’ouvre sur un amuse-bouche pensé pour réveiller le palais : une seule bouchée de pâtisserie, d’une légèreté vaporeuse, qui cache un souffle de saumon et arrive calée sur la coupe de bulles qui lance chaque repas. On l’avale d’un trait et, en une seconde, les sens s’ouvrent. Leroy n’a rien de sentimental sur ce moment. « Si vous n’aimez pas, j’ai besoin de savoir pourquoi, dit-il. C’est mon travail. »
Le tartare de bœuf est sa propre recette, et il ne le cache pas. La viande, désossée et coupée au couteau, est mêlée d’échalotes, de moutarde à l’ancienne, de cornichons, de persil et d’un trait complice de sauce Worcestershire ; l’assiette entière mise sur la vivacité et l’acidité plutôt que sur la richesse. Elle s’accompagne de pommes Pont-Neuf, ces frites épaisses baptisées d’après le plus vieux pont de Paris. Aucun tour de passe-passe de triple cuisson ici, seulement de la pomme de terre et du soin. Des clients lui ont dit qu’elles avaient le goût des frites d’aréna de leur enfance ; il l’a pris comme un compliment.
La pièce maîtresse, c’est le gâteau de sandre, son gâteau de doré, un plat qu’il affine depuis quarante ans. Il l’a d’abord monté à Paris avec du brochet, puis reconstruit à Toronto avec du doré de l’Ontario : un gâteau de poisson qu’il couronne d’œufs de truite et de courgette, puis nappe d’une sauce au vin blanc tirée entièrement des arêtes du poisson. Rien ne se perd, car la sauce que vous goûtez, c’est le reste du poisson, travaillé jusqu’à la soie. C’est la technique française dans sa forme la plus pure, et on mesure ce qu’elle représente pour lui à la façon dont il regarde la table y goûter. Plus le sourire est grand, avoue-t-il, plus il met de temps dans le suivant.
La caille est l’autre signature, celle que la salle confesse préférer. Désossée à la main chaque matin, elle est farcie d’épinards, de mousse de volaille et d’escargots français, puis posée sur une purée d’épinards avec une sauce réduite à partir des os et relevée d’une touche de cerise. Tout cela, c’est des heures de travail pour un seul petit oiseau. « Les gens ont choisi de passer leur temps ici », nous glisse notre hôte, presque protecteur envers le plat, et on goûte cette intention à chaque bouchée.
Le dessert est l’assiette la plus intime de la carte : un riz au lait monté avec du riz à risotto, qui a le goût de l’enfance de Leroy dans le nord de la France. S’il ne lui restait qu’un seul plat, nous dit-il, ce serait celui-là, et c’est le genre de finale qui fait tomber tout un repas en place.
Des bulles pour ouvrir, une carte des vins au prix d’une faveur
Chaque repas commence par une coupe de bulles, un rituel répété à toutes les tables. Aux cinq services s’ajoutent deux accords vins au choix, ainsi qu’une option sans alcool réfléchie pour qui préfère s’abstenir. C’est sur la carte des vins que la maison fait sa marge, et pourtant les prix restent volontairement doux : Leroy tient à ce que la valeur soit assez juste pour que le monde ordinaire puisse dire oui.
Un texto une semaine à l’avance, et il vous cuisine un cassoulet
Un seul détail dit exactement qui est Leroy. Textez le restaurant une semaine à l’avance et il vous préparera à peu près ce que vous voulez : un cassoulet, un souper sur le thème de la Bourgogne, un repas privé n’importe quel jour de la semaine. « Si vous voulez quelque chose, donnez-moi une semaine, je le fais. C’est mon travail », dit-il, et il le pense. Les tables végétariennes et sans gluten sont traitées avec le même sérieux que le reste. La carte change tous les deux mois au fil des saisons, mais les ancrages demeurent, si bien que les habitués peuvent voir le gâteau et la caille s’affiner tranquillement à chaque visite.
Infos pratiques
L’expérience cinq services est à 148 $, servie du jeudi au dimanche en deux assises. Les réservations ouvrent deux mois à l’avance et le carnet se remplit vite : mieux vaut texter ou passer par OpenTable tôt, et les réservations privées sont possibles sept jours sur sept. Un brunch est prévu pour la fin août, et un bar à cocktails décontracté, sans réservation, est en construction pour plus tard cette année. Bon à savoir : l’entrée est de plain-pied, mais les toilettes se trouvent en bas d’un escalier, avec des améliorations prévues.
📍 Adresse : 3054 Dundas Street West, Toronto, ON M6P 1Z7 (The Junction) 📞 Téléphone / texto : 647-969-3054 🌐 Site web : thefrenchkitchen.ca (réservation via OpenTable ou par texto) ⏰ Horaires : du jeudi au dimanche, souper dès 17 h 45 (assises vers 18 h et 20 h 15) ; fermé du lundi au mercredi 💰 Prix moyen : 148 $ pour l’expérience cinq services ; accords vins en supplément 🍽️ Type de cuisine : technique française, produits canadiens ♿ Accessibilité : partielle (entrée de plain-pied ; toilettes au sous-sol) 🅿️ Stationnement : dans la rue, le long de Dundas Street West
Le verdict
The French Kitchen ne court après aucune tendance, aucune cote, aucun fil d’actualité. C’est un chef fort de cinquante-cinq ans de métier qui cuisine la technique française avec des produits canadiens pour vingt personnes à la fois, tout coupé, désossé et saucé à la main. Allez-y si vous voulez ralentir et manger une cuisine faite avec un vrai soin. Et si vous tombez sous le charme de la caille ou du gâteau de doré, faites ce que Leroy espère : réservez de nouveau pour goûter ce que vous avez manqué.
Écrit par Jean-Philippe Tastet
Photographié par Daniel Neuhaus