Luca Vinci : le pastaio derrière Pasta Pooks
Luca Vinci a appris à faire des pâtes en regardant les femmes de sa famille, puis sur YouTube, la nuit, quand personne ne regardait. Pasta Pooks a ouvert alors que la banque refusait de lui prêter ne serait-ce qu’une toute petite somme. Quelques années plus tard, l’adresse de la Petite-Italie est devenue l’une des tables les plus convoitées de Montréal et les gens viennent de loin pour goûter aux pâtes de Luca (les meilleures en ville!). Portrait d’un pastaio discret, qui porte dans ses mains plus d’histoire qu’il n’en raconte.
Dans la famille Vinci, on n’a jamais fait des raviolis pour quatre. Chez la nonna de Luca, on les préparait pour des tablées entières, et les enfants mettaient la main à la pâte. C’était une affaire de nombre, de patience et d’amour qui ne se dit pas, mais qui se pétrit. Luca a grandi tout près de cette cuisine. Il n’était pas du genre à prendre beaucoup de place. Il regardait.
Le jour où Pasta Pooks a ouvert son petit comptoir de pâtes fraîches, dans l’ancien local de la Dinette Triple Crown, une file s’est formée le long des murs. Elle n’est jamais vraiment repartie. Quelques mois plus tard, Air Canada le classait parmi les meilleurs nouveaux restaurants au pays. Des gens traversent la ville, puis la frontière, pour s’asseoir devant ses raviolis. Chaque semaine, des visiteurs de Philadelphie poussent la porte parce qu’on leur a dit, là-bas, qu’il fallait absolument aller voir « ces gars-là ».
Il suffit d’une bouchée pour comprendre. Ce qui sort de cette cuisine a la justesse des choses qu’on a répétées mille fois, et la tendresse de celles qu’on a reçues avant même de savoir les nommer.
De l’apprenti au maître
Luca Vinci grandit à Québec. Sa mère, Marisa, est coiffeuse. Pendant qu’elle travaille, c’est sa nonna qui le garde, et c’est chez elle qu’il apprend, sans le savoir, l’essentiel : recevoir, nourrir, faire durer le souper. Il est d’origine sarde du côté de sa mère, et wendat du côté de son père. Dans son travail, Luca s’efforce de conserver les traditions, de faire honneur aux saveurs authentiques : un hommage réussi à ses racines.
La Sardaigne, à l’époque, a surtout le goût du sel. On y va en famille pour la plage. Ce n’est que plus tard qu’elle prend toute sa profondeur, grâce à sa tante Anna Maria, qui a passé des années à remonter le fil de l’héritage sarde, recette par recette, village par village. Luca l’appelle son « dictionnaire de la bouffe ». Le mot est affectueux, mais il dit tout : quand la mémoire flanche, c’est elle qu’on ouvre.
Enfant, Luca Vinci ne rêve pas de cuisine. Il veut déterrer des dinosaures, puis piloter des voitures de rallye. À Québec, il vendait dans un marché des raviolis qu’il fabriquait avec sa mère. Personne n’y voyait un destin. Lui non plus, probablement. Plus tard, il déménage à Montréal, une ville qui l’appelle depuis longtemps, sans se douter que ses fameux raviolis deviendraient un plat emblématique de la grande métropole.
Par nécessité
À Montréal, il travaille dans une boîte de nuit, juste à côté de celle de Victor Petrenko, que vous connaissez fort probablement ! Son acolyte de toujours, avec qui il forme un duo de feu. Deux solitaires qui se sont bien entendus autour d’une console de jeux vidéo et d’un match des Eagles, et qui ne se sont plus lâchés depuis. Puis la pandémie éteint les lumières des clubs, et Luca rallume celles de la cuisine.
Il ne connait pas grand-chose, et il le sait. « On apprenait tout sur YouTube, dans des livres. On écrivait sur Instagram à des gens qu’on connaissait pas, comme Leandro Baldassarre, en espérant qu’ils nous répondent », raconte-t-il. Sa tante Anna Maria cuisine avec lui, corrige un geste, ajuste une texture. Avec elle, il a énormément appris. Anna Maria partait en Sardaigne pour découvrir les traditions, étudier les méthodes ancestrales, s’enrichir des saveurs sardes. Quand elle revenait, elle transmettait le tout à Luca.
Pendant ce temps, Victor filme Luca en train de façonner ses pâtes et publie les vidéos sur Instagram. Tranquillement, le phénomène Pasta Pooks prend vie. Les messages affluent : les gens veulent acheter les pâtes de Luca.
Ça commence par les pop-ups, les soirées où tout le monde repart heureux, sauf le compte en banque. « Tu fais des marges qui ont aucun sens, mais tu veux que ça reste accessible. T’as le syndrome de l’imposteur, tu sais pas comment le monde va réagir, alors tu baisses ta propre valeur. Tu finis par travailler pour cinq ou dix piastres de l’heure. »
Luca Vinci comprend une chose : pour qu’on le prenne au sérieux, il doit passer par la vraie cuisine. « J’aimais trop ce projet-là. Je pensais que ça pouvait aller quelque part. Mais il me fallait de l’expérience pour être crédible. » Il entre chez Impasto, chez Nora Gray, puis chez Mano Cornuto. Le jour, il apprend chez les autres. Le reste du temps, il porte son propre rêve à bout de bras. Il carbure à la passion.
Deux emplois à temps plein, et pas assez pour payer les factures. Il y a ce moment, que tous ceux qui ont essayé quelque chose connaissent, où l’on sent le projet vous glisser entre les doigts. « On voyait le rêve s’éteindre, tranquillement », confie-t-il.
D’Instagram à la rue Clark
C’est le père de Victor qui a déniché la salle. Il a repéré un local bien situé, bien équipé, au loyer raisonnable. « Allez voir. » Ils y vont, ils tombent en amour et ils sont prêts à se lancer. Pourtant, la banque refuse de leur prêter 2 000 $ pour l’ouverture de Pasta Pooks. Mais les gars n’abandonnent pas et ils parviennent à réunir juste assez d’argent pour ouvrir un petit comptoir. Rien de plus.
Ils comparent alors leur restaurant à une voiture japonaise usagée, qu’on améliore pièce par pièce, au rythme de ses moyens. Luca y voit une chance plutôt qu’une limite. « C’était petit, c’était facile à gérer. C’était facile d’être humble. Les gens étaient patients avec nous. C’était beau de pas tout avoir d’un coup. » Au fond du local, une salle secrète fait jaser toute la ville. Pendant qu’elle est encore en chantier, des inconnus leur écrivent pour la réserver.
Jamais il n’avait imaginé des nappes sur les tables, une carte des vins portée par leur associé et sommelier Martin Pariseau, ni des importateurs qui les prendraient sous leur aile.
Aujourd’hui, leur adresse est beaucoup plus qu’un petit comptoir. Ils ont réussi à bâtir quelque chose d’incroyable avec pratiquement rien.
Le duo Pooks et Coach Vic
Avant l’ouverture, Victor l’avait prévenu : « Tu apprends à faire des pâtes, mais il va falloir que tu apprennes à être un boss. » C’est peut-être le plus grand chantier de Luca. Pour quelqu’un de lowkey, diriger une brigade, c’est accepter de prendre de la place. Aujourd’hui, deux apprentis pastai travaillent à ses côtés, à un niveau qui le rend fier.
De son équipe, il parle avec une reconnaissance presque étonnée. « On s’attendait pas au support des Montréalais. Mais on s’attendait pas non plus à tomber sur des gens aussi incroyables pour travailler avec nous. Des gens qui croient en nous, qui sont patients avec nous. »
Et puis il y a Victor, l’extraverti, celui qui anime la salle pendant que Luca tient la cuisine. Vingt ans d’amitié, et maintenant tous les jours côte à côte. « On est des solitaires, les deux. Sans le resto, on resterait chacun chez nous à jouer aux jeux vidéo », admet-il en riant.
Ensemble, les deux gars partagent une complicité formidable. Ils se comprennent et se complètent. Être amis, c’est une chose, mais être partenaires d’affaires en est une autre. Ça prend un duo solide pour faire fonctionner les deux relations en même temps. Bravo!
La plus belle reconnaissance
Depuis son ouverture en 2025, Pasta Pooks a été nommé 9e meilleur nouveau restaurant au Canada par Air Canada enRoute, s’est également classé parmi les dix meilleurs nouveaux restaurants du pays dans le palmarès Canada’s 100 Best, et 47e au classement général de ce même palmarès. Quand on demande à Luca Vinci quelle reconnaissance l’a le plus touché, il ne parle ni du classement de prix ni des listes. Il parle de sa mère. De la fierté qui l’habite quand il la voit maintenant amener ses amis chez Pasta Pooks. Elle est fière de leur montrer ce que son fils a construit, quelque chose de concret, qu’on peut toucher et goûter. Finalement, la plus belle reconnaissance, c’est sûrement celle qui vient des gens qu’on aime.
Le garçon qui regardait sa maman et sa grand-maman cuisiner est toujours là, penché sur sa table à pâtes. C’est la tablée qui a changé. Aujourd’hui, Luca Vinci est celui qu’on regarde faire, et c’est toute une ville qui s’assoit à sa table.
Écrit par Valérie Boutet
Photographié par Alison Slattery